Étudiants - Archives des années précédentes - 2007/08 - 1° année (2007/8) - MÉMOIRES - REBUFFAT Morgane* - <02>Mémoire -

Introduction..

Nous y voilà...

Il fallait bien que je m’y attende un peu, à devoir m’exprimer à propos de ce qui me touche ou pas, de ce que je pense, de ce que je veut (si tant est que je le sache !) ou ne veut pas faire, à propos aussi de ce que je fais ici !...
« Il fallait bien que je m’y attende un peu... », non, ce n’est pas une épreuve insurmontable, et je m’y frotte -presque- chaque jour. Simplement, il est plus facile pour moi d’échanger sur toutes ces questions face à autre chose (pardon, quelqu’un d’autre) que mon écran d’ordinateur... quoique, après deux ans de travail « alimentaire », chômage, tournage en rond, voyages en solitaire, il m’a fallut un peu de temps pour me sentir à nouveau à l’aise au sein d’un groupe de gens !
mais l’amour de l’échange et du partage a vite repris le dessus, et surtout, le plaisir à enfin toucher un peu du doigt ce dans quoi je sens pouvoir avancer sereinement.

Long cheminement avant d’arriver ici. Un entretient malheureux dans une école des Beaux Arts il y a sept ans m’a fait croire pendant tout ce temps que les artistes n’étaient « que des gens qui ne se prenaient pas pour de la merde ». Donc, fac d’Arts Plastiques pour « ne pas perdre de temps » (et parce que de toute manière, je ne voyais pas où pouvoir aller à part ça), mise à niveau en Arts Appliqués (année libre de toute contrainte, pas d’examens à la fin, et plein expérimentations... pour me plaire), BTS de Communication Visuelle, remis en question dès le départ par un stage « déstabilisant » mais ô combien libérateur dans un atelier de sérigraphie (Le Dernier Cri)... néanmoins deux ans d’acharnement mêlé à fêtes et rencontres pour finir par ne pas obtenir le diplôme, et prendre conscience que courir bien sagement sans savoir où l’on va (comme notre société bien pensante et très radine sur le temps de vivre nous l’apprend si bien) ne menait définitivement nulle part ! Stop !
Suivent les deux années dont j’ai déjà parlé...
Le besoin de créer, le manque de temps (dû aussi à une certaine inertie, manque de confiance ?.. oui, toujours, mais j’y travaille chaque jour), et le besoin impératif d’apprendre, de partager encore a fini par me faire prendre conscience que je devais peut-être revenir sur mes vieux à-prioris (vieilles rancoeurs ?) et me jeter dans cette école.
me jeter, oui, avec l’envie, la peur, le bonheur, la rage d’apprendre, la curiosité, le besoin de rencontrer, de me confronter, de me retrouver peut-être aussi...
me retrouver, ou me trouver.

Assez parlé de moi, en parlant d’école d’art, peut-être serait-il bon de commencer par répondre à ces questions...

Qu’est-ce que c’est « être un artiste » ?
Pour moi, quelqu’un de sensible, qui voit des choses peut-être que d’autres ne voient pas, et qui s’en émerveille, peut être un peu plus ou un peu plus facilement que d’autres...
C’est aussi quelqu’un qui a cette capacité à retranscrire ces choses de manière sensible, à les donner à voir.
Non, ce n’est pas pédant de voir l’artiste sous cet angle là. Je crois qu’il est nécessaire de garder une sensibilité, une naïeveté, une rage de dire, une force de croire en des choses que nos sociétés ont tendance à uniformiser, atténuer, erradiquer.
Une somme de personnalités, de sensibilités différentes, une variété qui fait le monde. On peut faire quelque-chose qui ne plaise pas à tous, l’essentiel est d’ouvrir le regard de certains, de leur procurer du plaisir, des sensations, de l’émotion, de leur suggérer des questions...

A-t-on besoin d’une école pour ça ? On me posait récemment la question, a-t-on besoin de faire une école pour « être artiste » ? quelle valeur un diplôme donne-t-il à un travail (mis à part peut-être un peu de reconnaissance, mais la notion de reconnaissance est elle même tellement subjective !) ? a-t-on besoin d’un diplôme pour s’engager dans un travail, le valider ?.. non, non, je ne crois pas.. pourquoi suis-je là alors ?
Simplement pour me nourrir, rencontrer, partager, avancer. Oui, je crois que l’art et le travail artistique a besoin de se confronter, de se remettre en question, d’être humble aussi, accepter de ne pas être parfait, de recommencer, encore et encore..
Voilà pourquoi je suis là. Pour apprendre, peut-être même pour réapprendre. Je suis arrivée avec des idées assez claires sur ce que j’avais envie de faire, puis les ai rangées dans un coin de ma tête, pour être ouverte à tout ce qui nous a été proposé au long de ces huit (petits) mois.
Être ouverte et accepter de découvrir de nouvelles choses, de se mettre en danger, d’être modeste et de prendre toute cette expérience que chacun a à nous transmettre. Je ne suis pas là pour obtenir des crédits, mais bien présente chaque jour pour m’imprégner de tout ce qui m’est offert, m’ouvrir et partager, apprendre encore et encore.

Et c’est bien ce que représente le plus pour moi cette école : un lieu où les savoirs, les expériences se confrontent et se transmettent.
Et c’est également ce que représente l’art à mes yeux : échange, transmission, remise en question. Pas quelque-chose qui se vit seul et dans son coin.
Je crois qu’un artiste aujourd’hui doit utiliser, s’imprégner, tirer leçon de ce qui s’est fait avant lui, mais tenter d’innover toujours, être toujours dans la recherche, l’art n’est pas une chose morte qui se reproduit à l’infini, mais quelque-chose qui se réinterprète, qui se renouvelle. Il faut être conscient de la nécessité de continuer constamment de chercher, d’expérimenter, de produire dans différentes directions pour ne pas tomber dans le cliché de son propre art et se laisser dépasser par le temps.

Parler de ce qui me touche, de ce dans quoi je me retrouve, de ce dans quoi je me situerai ?
C’est une tâche qui me semble encore difficile aujourd’hui. Je suis ouverte à tout, découvre chaque jour, comment faire le tri ? Je ne veut pas me fermer de suite (ni jamais en fait), m’enfermer dans un discours, une étiquette.
Comment évoquer tout ça ? Comme ces idées se retrouvent, un peu en vrac je l’accorde, sur des bouts de papier, dans mon carnet de recherches, sous forme de listes, de bouts de phrases. Je crois que c’est un moyen d’illustrer tout ce foisonnement de découvertes, d’approfondissements qui m’a suivi au long de l’année, et avant d’arriver ici. Donner de la matière à cerner mon univers...

Des mots, des axes...
aller à la rencontre de... des autres..., humain, image populaire, populaire (pauvreté ? ordinaire ?), voyage, échange, don, partage, transmission (de connaissances, d’histoire, de cultures, de tâches, d’amour), expérience (culturelle, de vie, avec quelqu’un(s)), passage d’un état à un autre, initiation, histoire, interaction, récit (forme de partage), jouer avec les mots, émerveillement, poésie, naïveté, rêverie, observation, contemplation, ouverture, découverte, résister, alternatives, ville/nature...

Des gens, des courants, des livres...
Jean michel Basquiat (« poésie » visuelle, rapport texte/image, dessins et peintures qui inscrivent, comme un langage, comme une poésie, jeunesse qui impose un regard neuf et sincère sur le monde, excès et dépenses signes de vitalité ?)

Escher

Alechinsky (histoires, récits, « mise en page », fragmentation)

Groupe Cobra (pour un art plus provocant, agressif, audacieux)

Art conceptuel

Ernest Pignon Ernest (affiches, réflexion sur la relation lieu/affiche)

Villeglé (affiches lacérées)

monet (et sa collection d’estampes japonaises)

Douanier Rousseau (nature, naïveté)

Hokusai, Hiroshige, Utamaro, Yokohama, etc...

Braque (gravures)

William Klein (travail sur planches-contact)

Edouard Boubat (poésie de la vie, dans la photographie)

Shoji Ueda (la même chose, version japonaise, plus le graphisme dans ses photos)

Tinguely (poésie des machines, de la mécanique)

El Koyot (performance)
Carlos Kusnir (mélanger peinture, musique, objets, jeu, populo)

Guy-André Lagesse et Jean-Paul Curnier, mARI mIRA (art populaire)

michou Strauch (photo-montage, collage, images-récits)
Jean Georges Tartare (orateur, de l’ordre de la performance, réflexion sur la vie, la politique etc, jeu avec les mots, voyage)

Générik Vapeur, Royal de Luxe, compagnie Trans Express, Kumulus, compagnie Attention Fragile, Zingaro, Cirque Plume, Alamas Givrés, Sud Side, aussi, pour le partage, la poésie, le rêve.

Blaise Cendrars
Prévert et Ribemond-Dessaignes (« Arbres »)
Patrick Chamoiseau (« Texaco », « Chronique des Sept misères », « Une enfance Créole »... conte, vie, populaire)
Nicolas Bouvier (« L’usage du monde », « Le poisson scorpion », « Chronique Japonaise »... voyage, expérience, choc/rencontre des cultures)
John Krakauer (« Into the Wild »)
Christian Bobin (« La Folle Allure »... poésie de la vie, dans le texte)
Gauguin (« Noa Noa »... voyage, gravures, appréhension de la lumière, de la couleur)
« Brésil/cordel , une anthologie des gravures populaires »
Haiku

Des choses que des gens ont dit...
« Donner libre cours à l’esprit de la vie » (Sheng dong)
« La musique n’est pas là pour illustrer (c’est le rôle de l’image), mais pour compléter (c’est comme une couleur en plus) » (Carlos Kusnir en parlant de ses peintures-sonores)
« Singularité, devenez des singularités ! Et si vous devenez balaise, la semaine suivante, changez de singularité ! » (El Koyot)
« Un bon à rien est un bon à tout, il n’est pas spécialisé, c’est tout ! »(El Koyot)
« Il faut faire des choses pour voir ce que ça va susciter, comment les autres vont les ressentir, pas forcément réfléchir » (Carlos Kusnir)
« Le peuple transforme la langue. Les grands de ce monde la codifient. Le langage du peuple, on lui doit presque tout. Un reptile, le peuple lui a trouvé un nom. Les savants trouvent des surnoms, parfois utiles, mais le serpent ou le reptile, on l’entend, on le voit, c’est sur le vif, c’est la poésie, la seule, la vraie, la source. Une source, c’est plus beau qu’un marécage. mais l’enfant, dans un marécage, jette une pierre, fait des ronds. Ces ronds, dans le marécage des pensées imposées, des pensées forcées, ils tournent, ils font des images. Des images qui consolent, qui font rire les gens, les gens qui sont esclaves comme aujourd’hui tant de gens, esclaves d’idées, esclaves de libertés, esclaves d’esclavages soit disant abolis, nouveaux esclaves à la mode d’aujourd’hui. » (Prévert/ Pozner ; Hebd’omadaires)

Cette année a été pour moi riche en rencontres et enseignements, malgré une petite frustration dûe à l’interaction entre le temps imparti pour les enseignements, celui imparti pour les transports, et celui imparti pour essayer de lutter contre mon inertie ! Frustration de ne pas avoir eu assez de temps pour pouvoir développer plus profondément certaines idées, envies, projets.
Je dis souvent que j’aime raconter (et écouter) des histoires, plonger (et me plonger) dans des ambiances. J’aime les images, les anecdotes, un intérêt pour le voyage, le récit de voyage, l’échange et le partage de cultures, un intérêt pour les mots, le texte, les langues et l’argot, utiliser des mots, des textes comme des images (mentales).
Un travail sur les mots et l’image (sens très large, le son peut aussi être une image, ou en suggérer), avec toujours présentes les notions de partage, d’expérience, de simplicité. Voilà ce que j’ai tenté de développer quand les ateliers le permettaient ou quand j’en trouvais le temps... à suivre.


ESAAix - Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence - http://www.ecole-art-aix.fr