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01 Stage Initial à Esparron

On nous avait préparé à la forêt incendiée d’Esparron. Cependant n’ayant aucune réelle image du lieu autre qu’une floue vue aérienne, nous ne pouvions qu’imaginer l’endroit que nous allions arpenter et transformer durant une semaine. Pour ma part j’espérais y trouver un endroit lugubre, décortiqué de toute vie, un endroit silencieux et dépouillé, avec de l’eau pour appuyer le silence constant. Evidemment, j’étais loin du compte. Les arbres étaient bel et bien morts et noirs, mais ils devenaient gênants face aux arbustes qui recommençaient à pousser autour. En réalité l’ambiance n’était pas tant à la noirceur, au contraire on y retrouvait beaucoup de vert, la couleur de l’eau était comparable à ces plages tropicales qui font rêver les envieux d’exotisme. Le ciel était d’un bleu parfait, le soleil prodiguait une chaleur parfois étouffante. Seules, de nombreuses pierres de couleurs sublimes partant du jaune vers le rouge paraissaient contenir une sorte de « côté positif » de l’incendie. En réalité, seuls les arbres morts étaient en trop sur ce paysage de carte postale parfaite.

Il devint indispensable de les couper, du moins ceux de la surface que nous comptions occuper. L’idée était la mise en valeur de la repousse de la flore. Une fois les arbres morts coupés par nos soins, nous devions faire quelque chose de cet espace rasé d’intrus. Pour cela les réunions se déroulaient tous les soirs sur leversant d’en face pour voir les résultats de notre labeur : il apparut vite que notre terrain était semblable à une peinture au grand format. Ainsi notre « toile » à grande échelle se vit remplir de formes. Au départ, deux chemins furent tracés à l’aide de pierres très blanches trouvées sur le lieu, et qui, réunies, offraient une luminosité insoupçonnée. Les chemins traçaient non seulement d’immenses lignes blanches, mais contournaient également les pousses et les arbustes et les mettaient en valeur. Nous entreprîmes alors à deux de cerner de blanc un arbre mort à moitié coupé qui apparemment avait survécu à notre massacre de cadavres d’arbres. L’idée nous plût et était visible de loin. Nous avions trouvé ce que nous voulions apporter à ce projet commun. Ainsi nous avons également formé à trois une goutte d’eau tombant avec à son centre un autre arbre mort, mais aussi nous avons entreprit de tracer une spirale qui contenait en son centre, sans même que nous l’ayons remarqué en formant la spirale, une très petite pousse d’un Pin. La spirale représentait non seulement l’infinité du cycle de vie terrienne (comme quoi après le massacre, la vie reprend le dessus), mais aussi le renouvellement de la vie, avec le minuscule arbuste qui en était le centre.

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goutte en pierres et bois autour d’un tronc mort
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Spirale
spirale formée de pierres blanches trouvées sur le lieu, autour d’une petite pousse de pin

De mon côté, la déception d’un manque de noirceur m’a plutôt mené à travailler sur deux choses, deux choses qui pour moi étaient très importantes : les insectes et le lac. Les insectes étaient omniprésents autour de nous, de nombreuses et très grosses araignées se cachaient partout (ce qui m’épouvantait atrocement), et on pouvait aussi souvent croiser de belles mantes religieuses et de belles chenilles, entre autres. Evidemment et comme partout, de nombreuses races de fourmis également. J’entrepris alors de photographier le plus d’insectes possible.

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chenille, toile d’araignée et mante religieuse
insectes photographiés en macro

Ensuite le lac. Mon projet de départ était centré sur la goutte d’eau. Il est vrai que la forme m’inspirait plus que le fond. Je n’ai pas lâché cette idée, j’ai décidé de prendre le plus de photographies possible de pierres chutant dans l’eau. Je m’intéressais non seulement à l’éclat qui se produisait à la surface de l’eau, comme si on avait voulu la percer, la déchirer d’un coup sec et net, et puis aussi la propagation des ondes dans l’eau, ces cercles qui partent d’un seul et parfois très petit point, et s’élargissent, grandissent pour enfin mourir quelques secondes plus tard (un peu comme le feu s’allume d’un seul point et brûle des centaines d’hectares de forêt). Je m’évertuais donc à capter toutes ces images par le biais de la photographie argentique comme numérique.

Etrangement, ce lieu sur lequel nous avions travaillé durant une semaine sans relâche était difficile à quitter, nous avions tous mis du nôtre dans nos projets, et en particulier sur le projet commun, même s’ils n’avaient pas forcément tous atteint leurs fins, ainsi il fut assez triste de le quitter. L’aspect assez physique du travail effectué (car la colline était très pentue) n’était pas dérangeant, car il me semble que la tâche nous plaisait. Les photos aériennes en témoignent.

Ainsi, après une semaine à Esparron, nous retournons à l’école pour deux semaines de travail ... sur Esparron ! La première chose à voir : les photos. Mes photos numériques ont capturé beaucoup de choses, outre les incontournables arbres morts, quelques insectes et pas mal de gouttes d’eau, et d’ailleurs d’eau tout court. Les photos argentiques ont révélé beaucoup de gouttes d’eau également, qui d’ailleurs, étant en noir et blanc, offraient une autre dimension à cette eau originellement trop bleue. Bien que floues, les photos n’en étaient pas moins intéressantes. Mais il s’avéra qu’en tournant les photos des gouttes d’eau à l’envers, on obtenait tout à fait autre chose. On pouvait y imaginer un fond marin. Le fond, qui était en fait le versant d’en face du lac, ne laissait apparaître que des zones très claires des pierres et arbres (car il m’a parut indispensable de contraster un maximum ma photo, et laisser un fond très noir), de plus il s’avéra que la mise au point était au niveau du fond plutôt que sur la goutte, ce qui, à l’envers, créait un monde sous-marin, ainsi on pouvait imaginer qu’il s’agissait-là de la vue sous-marine de la pierre chutant dans l’eau. Cette vision sous-marine étant bien plus intéressante que la vision « normale » de la goutte, j’entrepris de la garder dans ce sens. Le mystère de la photo en devenait bien plus fort, et puis une certaine noirceur presque macabre sous-marine était jubilatoire, de plus cela reprenait un peu mon idée de départ de la forêt d’Esparron. Ainsi mon projet personnel prit forme.

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Goutte d’eau
Ecole d’Art d’Aix en provence - http://ecoleart.cluster011.ovh.net