L’atelier son / espace / réseau s’est organisé en fonction de Rémi Coupille, Josué Rauscher et Erik Samakh. Nous avons procédé par petits groupes d’étudiants à l’établissement d’une ou plusieurs problématiques dont le fil directeur concernait le son et peut-être plus particulièrement la notion d’écoute. Le but pour chacun de nous était d’apprendre ou de réapprendre à faire fonctionner nos oreilles.
L’oreille humaine en effet est quelque peu sélective. Il n’est pas difficile de s’en rendre compte au quotidien, que ce soit au cours d’une conversation avec plusieurs personnes, ou tout simplement dans la rue. Certains sons sont entendus, mais pas écoutés. Cela pose une réelle différence qu’il était intéressant de mettre en avant pour cet atelier.
Réentendre certains bruits, capter les subtilités de certains sons, y trouver des rythmes, même incongrus, reprendre conscience de notre environnement sonore. Telle est la manière dont j’ai compris la problématique de l’atelier. A partir de cela, nous avons tous ensemble tenté d’émettre plusieurs propositions pour recadrer la thématique son / espace / réseau. Nous avons également reparlé d’audacity et de protools, les deux logiciels de traitement du son, ainsi que de tout le matériel d’enregistrement dont nous disposons.
De fil en aiguille, je me suis retrouvé dans un groupe de cinq personnes (avec Candie, Elodie, Natacha et Florent) et nous avons choisi d’exploiter une idée avancée par l’un de nos camarades, qui consiste en une réappropriation, ou plutôt une re-visite d’une pièce de théâtre selon des enregistrements différents de chaque réplique. En fait, ce procédé existe sur l’internet : un administrateur décide d’envoyer à plusieurs volontaires les répliques d’un personnage d’une pièce. Chacun des rôles
devient indépendant des autres car chaque enregistrement se fait séparément (voix, contexte, environnement au choix). Ainsi l’ensemble constitue une sorte de patchwork sonore anecdotique.
NOTRE PROJET
A nous cinq donc, nous avons entrepris d’expérimenter nous-mêmes ce procédé, en nous appuyant sur Antigone, la pièce de Sophocle, tout en tenant compte des critères de l’atelier :
* son : pour ce que, chacun enregistrant sa voix dans une ambiance particulière, on effectuait déjà un exercice sonore à proprement parler. De plus, le choix du logiciel protools nous permettait de travailler manifestement dans cette direction.
* espace : pour le choix de chacun, qu’il fut orienté vers un enregistrement de voix isolée, accompagné via protools d’un autre enregistrement d’ambiance ; ou bien qu’il se dirige vers quelque chose de plus homogène comme l’enregistrement d’une voix sur un fond sonore en simultané. Pour notre projet, ces deux manières ont été expérimentées pour accroître la diversité du rendu final.
* réseau : pour ce que l’ensemble constitue une trame ; dans ce sens j’entends que le dialogue théâtral se construit grâce à l’enchevêtrement régulier des répliques de chaque personnage. En une seule scène, on obtient ainsi une espèce de métissage d’élocution : se répondent dans cette situation des personnages aux voix et aux humeurs différentes, chacun dans un contexte et des ambiances aussi différentes. Le décalage est optimal, à tel point qu’au bout de quelques échanges de répliques, l’oreille de l’auditeur s’habitue assez tôt à cette multiplicité.
En cliquant ici sur Projet Antigone, on retrouve notre travail commun...
Et ici sur bandes sonores, je vous invite à écouter nos différents enregistrements d’extraits de scènes.
> L’expérience était très intéressante, mais elle a malgré tout réussi à mobiliser l’essentiel de notre temps. Le montage de chaque réplique, et des sons d’ambiance pour certaines d’entre elles, relève en effet d’une certaine minutie et d’une grande concentration. Avec plus de recul, je pense que nous pourrions revenir sur notre travail, afin de poursuivre les expériences, et de continuer la proposition jusqu’à une éventuelle distorsion, un détournement... Toujours est-il que nous avons surtout pu mener à bien le projet grâce à protools. Reste aussi que nous pouvons aller plus loin dans l’exercice ; on le gardera au chaud.
LE PROJET DE CLASSE
Outre notre démarche personnelle que je viens de développer et que l’on retrouve dans la page consacrée à l’atelier son / espace / réseau dans le site de l’école, Pierre-Loup a eu l’idée de créer un forum. Sur ce dernier, les étudiants ont pu présenter leurs travaux, proposer des extraits sonores, inviter les autres à échanger des idées, recevoir des avis sur leurs projets. C’est un lien précieux puisqu’on y accède depuis le site de l’école et qu’il conduit à son tour vers plusieurs autres sites...
Dans le même sens, Josué nous avait vivement conseillé le site silenceradio.org, pour écouter des diversités de sons. J’en ai sélectionné un à titre d’exemple et j’en donne une rapide description ci-après. Ce site est truffé d’anecdotes sonores, c’est un réel plaisir pour les oreilles curieuses.
Enfin, chaque vendredi, nous nous retrouvions dans l’amphithéâtre de l’école pour des séances d’écoute et de discussion. Au rendez-vous :
- Dominique Petitgand , Le sens de la mesure, 1998
- Yann Paranthoën, Lulu
- Erik Samakh
- Hélèna Villovitch, hommage à Yoko Ono et son fameux Pamplemousse
- Wolf Vostell (de Fluxus), Le Cri
- Joe Jones (de Fluxus également), Solar Music, 1988
J’ai énormément apprécié Pamplemousse de Yoko Ono, bien plus à dire vrai que l’exercice effectué par Hélèna Villovitch. Je dois avouer aussi que le groupe Fluxus m’intéresse énormément ; c’est pourquoi j’affirme que Le Cri de Wolf Vostell, malgré sa teneur parfois inquiétante, me fascine un tant soit peu. Ces écoutes m’ont permis de réaliser, en tout cas, à quel point nos oreilles et notre cerveau se doivent d’accomplir une activité entièrement autonome, en matière d’attention. Chaque son a une importance, et pour que chacun puisse en parler, il me semble nécessaire que chacun l’ait disséqué, l’ait étudié de près. Ainsi une musique, un enregistrement, un son, un bruit, toute matière acoustique peut récupérer son identité complète. Ce n’est pas évident car l’oreille est rapidement distraite, mais nous avons eu l’occasion d’effectuer un excellent exercice de concentration mentale lors de ces séances.
COMPTE-RENDU D’UNE ÉCOUTE
*battements d’ailes , Daniel Deshays et Irvic D’Olivier
5’23
Dans le cadre de l’atelier "son / espace / réseau", il nous a été proposé de nous rendre sur un site d’écoute de sons divers, intitulé silenceradio.org.
Ce site est très clair, très agréable ; il invite l’auditeur - plus que l’internaute - à profiter de différents sons en toute liberté et sans limite de temps. Parmi tous les morceaux que j’ai pris le temps d’écouter, j’en retiens un, mais ils ont été plusieurs à retenir mon attention.
Le site commente : "le vrai frisson de la mort, croisé un soir de mai, sur le bord d’un fossé en Normandie." Battements d’ailes : il faut attraper la pastille orange...
La description sonore nous semble d’abord lointaine. De la même manière regarderions-nous un tableau. Très distinctement, c’est le coassement de plusieurs corbeaux que nous sommes invités à reconnaître. Puis le plan sonore se resserre, nous rapproche des volatiles. Le grain se précise, le son se structure un peu plus nettement et occupe à présent tout l’espace sensoriel sollicité. Les chants déstructurés et syncopés se font plus puissants à mesure qu’il nous est permis d’en approcher. Presque pourrions-nous les voir. Leurs battements d’ailes parviennent à notre ouïe et nous indiquent soudain combien nous pouvons être proches des corbeaux.
Brusquement, des cris rauques sursautent derrière nos oreilles ; on se retournerait volontiers, instinctivement. On se laisse surprendre, et progressivement comprendre. Car en effet, nous réalisons que notre place est peut-être désormais au coeur du rassemblement de ces oiseaux agités. Leurs coassements incongrus me rappellent immédiatement les cris surprenants des mouettes de Hildegard Westerkamp dans Türen der Wahrnehmung (Doors of Perception).
Toujours est-il que les battements secs des ailes des corbeaux semblent nous repousser, comme le feraient des balais, le tout accompagné de réprimandes gutturales violentes. Sombre austérité.