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Mémoire





" Nous n’irons plus aux bois< br /> Les lauriers sont coupés< br /> La belle que voilà la laiss’rons nous danser "

Octobre, fin de l’été. Ici il fait beau, ça change de chez moi. Nouvelle ville. Nouvelle vie. Fin du lycée, découverte de l’Ecole. Quelque peu déstabilisée. Du mal à m’adapter, habitude d’un fonctionnement plus scolaire, plus stricte. J’en ai surement besoin, pour ne pas m’égarer : A trop regarder le ciel, il arrive qu’on se prenne des portes. Bon, une chose est sûre, la meilleure façon de ne pas tomber, c’est encore de regarder devant soi. Essayer de savoir ou je vais. Expérimenter. Essayer de s’ouvrir à tout.
En octobre je m’essaie même au dessin. Il faut dire que pour la première fois je n’ai pas vraiment le choix. Denis est là, à mes cotés, je ne sais pas s’il en prend bien conscience mais heureusement qu’il est là, (ce n’est pas tant la peur de mal faire, c’est que ça bloque… pas confiance en mes doigt. Je n’ai jamais eu confiance en mes doigts).
En octobre c’est une page qui se tourne, celle du confort de l’enfance, découverte de l’importance des fenêtres. C’est important les fenêtres, sa s’ouvre sur le monde, ça se referme au besoin, ça arrête le vent, laisse passer le soleil, ça permet de regarder dehors, même quand on est dedans. L’Ecole me semble une fenêtre. Pleine d’envies et pleine de questions.

Et maintenant, quelle est la suite ? La plus grande des questions, celle qui me porte, mon envie d’avancer.



" Entrez dans la danse, voyez comme on danse,
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.
"

Novembre. Entrée dans la danse. Je me fais doucement au fonctionnement de l’Ecole. Beaucoup de liberté. Peut-être un peu trop, dur de s’accrocher quand on n’a l’impression qu’il n’y a pas de branches. Pourquoi un élève sur deux vient en cours une fois sur deux ? Bon… Passons ; de toute façon je suis là pour moi. Je redécouvre ce que je connaissais mal. La photo, le son. Ici, les critères sont différent, pas vraiment regard extérieur sur mon travail. Juste, mon travail. Mon œil devient très critique, ce qui n’est pas forcement positif. Mon regard sur mon travail est trop critique, mais l’est moins que sur le travail des autres. Je ne parle pas ici du travail des autres élèves, mais du travail artistique au sens large.
Et maintenant, quelle est la suite ? La question me semble plus vaste encore, maintenant, je ne sais plus mes envies.



" La belle que voilà la laiss’rons nous danser
Et les lauriers du bois les laiss’rons nous faner
"

Décembre. Besoin d’autre chose. Sentiment que l’Ecole me fane. Réellement. Et puis, c’est l’hiver. J’aime trop les rues, le soleil, et la danse pour m’adapter à l’hiver. Et puis j’ai froid. Et Denis est parti. Nous n’avons plus de prof de dessin. Moi qui en avais tant besoin…
La vidéo, le son. J’aime travailler ces choses là. Mais la façon dont nous les abordons ne me convient pas. Des détails, seulement des détails qui ne me vont pas. Mais je me dis aussi que nous sommes en première année, qu’on nous présente tout une coupe de fruits aux odeurs alléchantes et aux jolies couleurs mais que nous ne pouvons que les goûter, un coup de croc et on passe à autre choses. Peu de temps, un éventail trop large.
Au fil de mes recherches, quelques visites d’expos, l’histoire de l’art contemporain, mes lectures, « Vie et mort de l’image » (Régis Debray ; abordé en histoire de l’art) je m’aperçois peu à peu que je n’ai pas confiance en l’art. En quelque sorte je n’y crois pas, pas suffisamment en tout cas. Il m’apparait comme une utopie, un fantasme, un peu comme la liberté, une chose abstraite que l’on porte à bout de bras, qui est dans toutes les bouches, dans toutes les têtes, différente pour tout le monde, flou, et vague ; mais dont on aurait réussi à faire une catégorie de choses, d’idée, de création, une matérialité, des « professionnels », des écoles, qui le justifieraient.
Et maintenant, quelle est la suite ? Je ne veux pas le savoir. J’avance tête baissée pour ne pas avouer que je sais plus du tout où je vais.



" Entrez dans la danse, voyez comme on danse,
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.
Non, chacune à son tour ira les ramasser
"

Janvier, je ne me positionne nulle part, je n’ai pas de références artistiques, contemporaines, je veux dire. Je travail des techniques, j’explore des possibilités. Je ne crois pas en l’art, pourtant je suis toujours aussi subjuguée. J’aime voir, j’aime la photo en particulier, j’ai conscience qu’elle est un regard sur le monde, un regard porteur de quelque chose. Mais le mot « art », se bloque et tourne dans ma bouche et je le refuse, bêtement et par principe (je ne parle jamais de liberté, je ne parle pas d’art). Et je ferme les yeux sur la photo. C’est triste, c’est regrettable. Et c’est un fait. Ma position est difficile à tenir, d’ailleurs elle ne se tient pas.
La rencontre avec notre intervenant en moulage finit de me démoraliser artistiquement. Je ne veux pas entrer dans la danse, pas ici, pas cet art. Pourtant les envies sont là. Je me sens frustrée dans mon refus de créer car j’en ai envie.
J’aime la musique, j’aime les mots. C’est sur ça que je travaille. Rien de neuf, par pitié, rien de neuf. Je n’en ai pas la force, je n’en ai pas envie. Je travaille sur ce que j’aime, j’aime ce qui a été fait. Je me penche sur des univers des ambiances, des atmosphères. Des hommages. Par-dessus tout j’aime la danse, elle influe peu sur mon travail au sein de l’Ecole mais elle est toujours présente. Je me tourne vers elle. Je reprends confiance. Je suis accompagnée, des amies, mon musicien, mes parents, j’ai de nouveau envie.
Et maintenant, quelle est la suite ?
« Je ne sais pas où je vais. Et ça je ne l’ai jamais bien su. Mais si jamais je le savais, je crois bien que je n’irai plus ». (La rue kétanou )
Ma phrase fétiche me revient : Somme toute, pourquoi pas.



" Si la cigale y dort, ne faut pas la blesser
Entrez dans la danse, voyez comme on danse,
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.
"

Février. Je vais mieux. Il fait beau. Je danse beaucoup, souvent dans la rue, un court épisode en duo guitare-chant et moi à la danse, dans un restaurant à Marseille. J’aime la rue, j’aime les marchés, j’aime la musique. Je commence à voir les choses autrement. La cigale est en moi, elle compte bien chanter tout l’été et danser, aussi. Somme toute pourquoi pas. Je parcours les rues, je regarde les boutiques de bijoux, les vendeurs sur les marchés, je découvre l’Atelier Saurel (Rue des Cordelier, Aix-en-Provence, Joaillerie, fabrication, réparation). Envie d’entrée dans la danse.
A l’Ecole tout va bien. Mais c’est d’ores et déjà un autre monde pour moi. Je travaille des techniques, c’est comme ça que je le vois. J’apprends à me servir de mes mains, moi qui ai si peu confiance en elles. La gravure me plait. J’aime les machines, j’aime le travail méthodique, j’aime creuser dans le lino et sur le plexi-glace. Je repense à mon petit stage chez Jean-François Rapin, Doreur sur bois à Grenoble. Je me rencontre que j’aime l’artisanat, plus que l’art. Parce que j’y crois, parce que c’est beau, et limpide.
Et maintenant, quelle est la suite ? Pour l’instant je ne sais pas. L’Ecole est une fenêtre. J’ai cessé de regarder dehors avec envie, je viens d’ouvrir la fenêtre, sur autre chose.



" Le chant du rossignol la viendra réveiller
Et aussi la fauvette avec son doux gosier
Entrez dans la danse, voyez comme on danse,
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.
"

Mars. La cigale se réveille, au chant d’un rossignol, pour de vrai. Effervescence. Je me consacre beaucoup à la danse et à la musique, je suis le groupe dans les bars, sur les marchés, dans la rue. Par cette ouverture sur la musique je me penche plus attentivement sur le monde du spectacle, il me plait. J’en parle avec une amie conteuse. Pourquoi pas ?
Je sais que je n’ai pas l’intention de continuer à l’Ecole l’année prochaine. Mais je ne suis pas encore sûre de mon orientation, artisanat ou art du spectacle. Je préfère l’artisanat mais… Bronzier d’art ? Ferronnier ? Doreur sur bois ? Joailler ? Je me renseigne, je rencontre, je discute.
Et maintenant, quelle est la suite ? « Et puis après on verra bien. Et puis après on verra bien… » (As de trèfle).



" Et Jeanne, la bergère, avec son blanc panier,
Allant cueillir la fraise et la fleur d’églantier
Entrez dans la danse, voyez comme on danse,
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.
"

Avril. Je me consacre à mon mémoire. Je n’ai pas l’intention de rester, mais cette année m’a beaucoup apporté, aucune raison de m’arrêter en cours de route. Mais si pour tout dire la perspective d’un mois au Danemark avec Jérôme pour aller jouer et danser ne m’aurait pas déplu non plus. J’irai cet été. Rien ne presse. Et puis, j’aime l’atelier et son espace réseau. J’ai envie de finir l’année. Et de la valider. Aussi. Même si, concrètement, ce n’est une nécessité pour la suite des événements.
Je fais des rencontres. La plus importante dure 3 minutes. Une femme. Un marché. Cette personne est joaillier. Elle me parle de son atelier, de son travail, de la restauration, de ses créations, des bijoux anciens qu’on lui amène parfois à réparer, de l’or, de l’argent. Je ne peux pas rester longtemps mais je suis charmée. Plus que charmée. Je veux entrer dans la danse. Je veux être joaillier.
Et maintenant, quelle est la suite ? Avoir mon année, trouver un centre d’apprentissage. C’est qu’en même agréable d’avoir la sensation d’avoir trouvé sa place.


" Cigale, ma cigale, allons, il faut chanter
Car les lauriers du bois sont déjà repoussés
Entrez dans la danse, voyez comme on danse,
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez."
 »

Mai.
Le mois coule à toute vitesse. J’aime la peinture. Même si je ne suis pas spécialement douée, j’ai pris confiance.
Je crois que c’est ce que m’aura apporté l’Ecole, malgré tout, et même si je n’y reste pas. J’ai appris à avoir confiance.



Et maintenant, quelle est la suite ?

Ecole d’Art d’Aix en provence - http://ecoleart.cluster011.ovh.net