Comment commencer le mémoire de la première année de l’école d’art d’Aix sans parler de mon cheminement antérieur ? J’ai eu mes premiers vrais rapports avec l’art en prépa Thiole à Nice. J’ai été confronté à tout un monde que je n’avais jamais vraiment connu ainsi qu’au regard qu’on pouvait porter sur mon travail. Me sentant trop fragile, je suis partie dans une toute autre voie : un CAP couture. Cette année m’a alors permis de prendre du recul par rapport à l’art, son milieu que je ne comprenais pas, qui m’avait parfois semblé fermé sur lui-même avec des œuvres pleines de références à d’autres œuvres, des cercles qui m’étaient apparus trop restreints, étouffants. N’étant plus contrainte à une production, je me suis aperçu que j’avais toujours des envies d’expressions, d’apprendre et d’évoluer dans des techniques qui m’étaient encore bien obscures. L’entré dans l’école arrivait à point et bien qu’encore chargée d’incertitudes et de question j’attaquais cette nouvelle année prête à m’ouvrir et à explorer. J’ai donc tenté de laisser de côté des questions trop existentielles et de me concentrer sur l’expérimentation des matières. Au fur et à mesure de l’année, j’ai appris à me détacher de mon travail, à accepter mes erreurs, à me laisser aller sans me soucier trop de ce qu’il pourrait ntient toujours une morale, il est didactique bien que souvent fantastique. Celui qui m’a vraiment fait un choc est Mon voisin Totoro. Il m’a semblé comblé un manque, c’est un film assez lent où deux petites filles se retrouvent souvent dans des situations de suspens, seules dans les bois la nuit, avec des sortes d’esprits que l’on penserait mal intentionnés, et chaque fois la tension est brisée par la bienveillance des êtres et le retour à un apaisement. Je pense que ce film a voulu casser l’automatisme de la tension et de la volonté d’effrayer. Les enfants sont sans cesse confrontés à de la violence ou de la peur, et cette leçon redonne confiance en la vie, et en le fantastique. Les contes ne sont pas forcément remplis que d’ogres et de monstres, dans l’imaginaire fantastique et mythologique les êtres « magique » sont juste des autres êtres et non des « méchants » en guerre contre l’homme. On nous apprend à avoir peur de l’autre et de l’inconnu, ainsi on reste enfermé à double tours chez nous, on élève nos enfants dans la peur et le stress, on devient agressif, on voyage plus, on ne parle plus aux autres et l’on régresse.
Cette année m’a aussi appris à travailler en groupe. Cela a toujours été une envie car je pense qu’on a beaucoup à s’apporter les uns les autres et un projet peut aller beaucoup plus loin que si une seule personne y travaille, avec un point de vue unique. Cela crée une vrai dynamique. Lors de certains ateliers j’ai connu les difficultés d’un travail à plusieurs, les concessions à faire et la frustration de voir le projet suivre une autre sensibilité. Il faut savoir laisser un projet monter le groupe et non l’inverse, aussi cela apprend à être moins nombriliste, juste savoir apporter sa pierre à l’édifice. On a beaucoup à apprendre d’autrui et je me rends compte qu’il y a un moment pour une expression collective et un autre pour l’individuelle. Ce sont deux façons de travailler et elles me plaisent pour des raisons différentes.
Laisser de côté ou plutôt ne plus mettre en premier plan les idées, bien ostensiblement dressées, les références et choix artistique « histoire-de-l’artment parlant » ne veux pas dire qu’il n’y a aucun artiste qui me touche ou que je ne veuille rien dire et faire un travail en décor de western.
L’œuvre de Gustav Klimt et du Cecessionstill me plaisent énormément. Il en va de même pour Egon Schiele. Ce sont des choix principalement esthétiques.
Il y a aussi le travail de Nan Goldin, qui me touche beaucoup, plus encore que par rapport au milieu qu’elle traite (sans pour autant être insensible à la force des sujets) c’est son rapport avec les personnes photographiées qui m’émeut. C’est cette façon qu’elle a de capturer des instants de son quotidien, on ressent son attachement aux individus, dans leur décontraction, dans leur regard, mais encor plus dans le sien. Je trouve qu’il y a une réelle tendresse dans ce qu’elle fait, et j’ai l’impression que c’est l’amour qu’elle porte à ses amis et la beauté du moment dû à cette affection qui lui inspire ces clichés et donne toute sa force à son travail. En même temps je trouve cela courageux d’exposer des instants si intimes dans des galeries et des musées. Parfois on peut se demander si ce n’est pas inutile, voire intrusif. Je prends cela pour du courage de savoir montrer au monde des instants ; montrer comme un instant est beau dans sa simplicité. Je parle surtout de ses dernières séries photographiques. Car celles concernant les années 80, celles montrant les drames du SIDA, sont plus particulières, dans un contexte bien spécifique, et bien que pour moi le geste de Goldin soit le même, il y avait alors un besoin de dénoncer un phénomène grave. À présent, ce qu’elle touche est vraiment de l’ordre du privé pour le privé, par le privé. Cet acte représente pour moi la base de son geste et par chance c’est ce qui me plait le plus.
Un sujet (passons un peu du coq-à-l’âne, mais c’est si bon de ne pas savoir-faire des transitions) qui est aussi une préoccupation importante à mes yeux, est le sujet de la femme. Vaste et déjà bien érodé, usé, répété, repris. Mais il me semble qu’il y a encore (et malheureusement) bien des choses à faire et dans plusieurs idées. Il y a bien évidemment Cindy Shermann à nommer, dont le travail est colossal et très fort. Ce que fait Marie-ange Guilleminot est intéressant aussi, ses robes tout particulièrement. Elles sont pour moi une bonne défense de la féminité, elles montrent (comme la robe nombril ou la robe grain de beauté) la beauté d’une femme, mais pas dans un stéréotype, c’est montrer le caractère unique de chaque femme, la beauté qui diffère en chacun de nous. Pour moi cela rejoint l’idée qui condamne le prêt-à-porter, dans ce sens qu’il abolit l’individualité de chaque corps. Pourtant c’est bien connu que chacun est fait différemment, certaines hanches sont plus larges, quelqu’un aura le buste plus costaud qu’un autre ou les jambes plus longues ou le dos plus cambré… Alors on n’accepte plus ces « détails » et ceux qui ne sont pas taillés selon les proportions prédéfinies n’auront l’air de rien dans leurs habits alors qu’ils n’ont aucune malformation !! Ce cas touche tout le monde, je sais, mais en général c’est plus souvent les filles et les femmes qui en souffrent. Puisque c’est banalisé, une fille va se croire difforme plutôt qu’un être différent des autres, comme tout le monde. Après cette petite incartade, je finis sur M.A Guilleminot : c’est tout en douceur qu’elle travaille (les séances de massage) et en relation avec les gens qui l’entourent, ce n’est pas un travail froid et aveugle. Par contre, j’ai toujours un peu de mal avec « mes poupées » qui ne peuvent que me mettre mal à l’aise. Ce n’est pas que le militantisme féminin qui m’intéresse, mais il me semble important de rattraper un retard dans l’équilibre homme-femme au sein de l’expression artistique. Il y a une majorité d’éléments féminins dans les écoles d’art, et pourtant le pourcentage d’homme est plus élevé dans les expositions et musées, dans le contenu des cours d’histoire de l’art, dans les professeurs des écoles… Ça laisse pensif. Man Ray est un grand artiste, mais on oublie souvent le travail de Lee Miller qu’on voit comme la muse du photographe (Je sais ça ne date pas d’hier).Bien sûr j’ai conscience de la délicatesse de ce sujet et connaissant mes limites je ne m’y attarderais pas plus.
Un dernier point qui me tiens à cœur et dans lequel j’aime travailler est l’humour surtout dans le décalage. Je me suis aperçue que lorsque je me bloquais dans un exercice ou un projet, tourner en dérision la chose me redonner l’envie de travailler. Par exemple lorsqu’en vidéo on nous a demandé de filmer des scènes de 30 secondes, nous avons choisi avec Elodie, Florent et Lionel de mettre en scène des situations décalées. Ce fut un vrai régal. Je renvoie ici à des préférences surtout littéraires : l’Alice in Wonderland de Carroll Lewis, le The importance of being earnest d’Oscar Wild et bien sûr tout Ionesco ; mais aussi des films : The Holy Montain de Jodorowsky et le travail de Yan Svankmayer. Dans les artistes contemporains, je citerais Robert Morris et Pierrick Sorin qui tournent en dérision l’art.
Voilà à peu près tout. J’ai conscience que certaines idées peuvent paraître contradictoires et j’espère que vous ne les percevrez pas comme tel. Je laisse ouvert tout ce qui a été écrit ici sachant que sous peu je peux très bien revenir dessus. Je porte une grande importance en la parole et la force des mots, je les perçois un peu comme il est coutume dans la tragédie grecque antique qui dit qu’une parole peu sceller un destin et qu’on ne peut revenir dessus. Sans aller à cet extrême, il est important de prendre soin des mots que l’on choisit (encore plus dans un texte rétrospectif d’une première année d’art, destiné à jouer sur le passage en deuxième année) et c’est une tâche bien difficile. C’est pour cela que je tiens à dire que ce ne sont pas des lois que je me suis fixé, mais des préférences et des positions destinées à évoluer.