/ Enseignements / Enseignements théoriques / Le cycle du lundi.

2008, Vitesse, pensée, mémoire.

Jean Cristofol, Paul-Emmanuel Odin, Pierre Paliard, Camille Videcoq

Jean Cristofol : Le thème de la vitesse semble central dans nos façons de concevoir le monde actuel. L’idée que nous vivrions dans un monde qui va de plus en plus vite fait l’objet de ce que Gauthier Huber et Arthur De Pury, dans l’introduction qu’il font à un livre collectif intitulé "Accélération", appellent très justement un "sentiment partagé". Et ils ajoutent : "L’accélération contemporaine favorise l’oubli. L’enchevêtrement des scénarios - actualité spectaculaire, sagas politiques, péripéties de la vie des stars - que les médias placent sur le même plan, empêche l’émergence de faits saillants qui auraient vraiment valeur d’événement." A l’opposé se développent des formes de résistance à cette vitesse, une revendication de la lenteur, une exigence de spiritualité. De nombreuses formes esthétiques jouent sur la lenteur, la marche, des pratiques contemplatives. Ce sont ces notions de vitesse, de mémoire et d’expérience personnelle qui constituerons cette année le point de départ de nos réflexions croisées.

Pierre Paliard : Il va de soi que ce thème traverse toute la problématique de la pensée. Qu’est ce que penser ? A partir de quel moment peut-on dire je pense. Entre la perception et l’intuition spirituelle, se développe une dialectique de la conscience faite de ressaisissement et de perte articulée par le langage. Je voudrais situer mon propos sous l’éclairage des exercices spirituels (Saint Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, Ignace de Loyola, mais aussi les maîtres taoistes et bouddhistes) avec ce qu’ils proposent de méthodes, de paliers subtilement décrits, dans une exploration d’une pensée à l’oeuvre qui ne saurait être séparée de l’action (observer, décrire, méditer). Il me semble qu’on peut traverser là des paysages mentaux et corporels qui ne sont pas étrangers à la problématique. Entre le labeur d’une pensée analytique et la fulgurance d’une illumination il y a place pour une réflexion sur la vitesse, sur le temps et la mémoire. Sujet magnifique, certes trop ambitieux, qui ne manque pas de donner sa place à l’esthétique en tant que l’oeuvre d’art se situe bien sur le même cheminement d’une aspiration à l’intelligible suivant ses propres modes. Nous donnerons quelques jalons pour ouvrir la recherche.

Paul-Emmanuel Odin : Comment une dimension intelligible vient-elle s’inscrire là, plutôt qu’une figure, dans la grotte de Lascaux, dans ce que j’appelle la première mire TV, dans le Mazzochio de Paolo Uccello, dans les images de synthèse de la Black Performance de Gary Hill ? La question serait en quelque sorte celle de l’image de la pensée, ou de sa physicalité. Parmi les vitesses, la plus méconnue est certainement celle de l’inversion temporelle, dont nous proposerons une introduction à partir de Platon, Lumière, Epstein, Vertov ou Cocteau, Piaget ou Deleuze. Nous introduirons aussi le concept d’interpassivité (S. Zizeck et R. Pfaller) en regard de celui d’interactivité pour faire retentir l’accroc d’une altération irréductible, où la passivité est la dimension essentielle du sujet. Nous reprendrons alors l’idée d’une dialectique, ou d’une non-dialectique des mots et des images autour de la pensée de Blanchot. Ceci nous amènera alors à l’appréhension de la mémoire dans sa dimension politique, à la fonction de la hâte, de l’urgence, à la pensée communautaire et à la tradition du communisme de pensée. Que faire alors du concept de post-modernisme ? Pourquoi y sommes-nous encore empêtrés maladroitement ? Quelque chose comme la structure du sujet contemporain grésille entre des accélérations du pouls, et des syncopes nocturnes, éblouissantes, au bord du trou de mémoire, c’est ce que nous entendrons par exemple dans les compositions de Dominique Petitgand, qui sont moins intimes qu’ « ex-times » (Lacan). Dans cette traversée, je ferai jouer ensemble la boiterie du symbolique (plutôt que son ordre) avec les puissances du sensible, dans leurs imbrications, leurs agrégats, leur complexité, leur matérialité où s’inscrit notre fibre subjective, notre pensée.

Ecole d’Art d’Aix en provence -